Je suis Charlie

Reprise de l’article publié sur Culturopoing.

 La critique est Charlie.

En s’attaquant à Charlie Hebdo, à cette institution et à ce qu’elle représente, les terroristes islamistes s’en sont pris à la Liberté d’Expression. Au-delà de cette notion et de ce droit fondamentaux que l’on pensait intouchables en France, cet acte immonde et sanguinaire questionne le rôle de l’Art, celui des artistes et enfin le devoir des passeurs que nous sommes, nous autres, humbles critiques.

(Dans un coin de ma tête, j’ai sept ans. Il y a cette émission qu’est Récré A2, ses dessins animés, ses séries et bien évidemment Dorothée. Il y a aussi et déjà Corbier, Jacky et au milieu de tout ça un dessinateur aux lunettes rondes : Cabu. Je suis à sept ans et forcément encore aujourd’hui, un enfant des années 80).

not afraid

(c) Alban Orsini

L’Art est Charlie.

On peut dire que l’Art est ce qui reste lorsque le temps cède. Il est la voix du peuple, le cri de ceux que l’on entend peu ou que l’on bâillonne ; c’est un peu cliché, mais c’est vérifié et très expérimentable. L’Art est, avec la presse, l’un des supports les plus notables de la Liberté. Il dérange et la Liberté qu’il défend est à ce prix (elle n’est jamais confortable) : l’Art suscite le débat, questionne, fait réfléchir et à ce titre, il galvanise, cristallise, divise. Il détient tous les droits dans la mesure où le public qui le reçoit possède assez de recul pour en interroger les intentions à la lumière de l’expérience qu’il a du monde. Ce sont très justement ces interrogations que nous _ humbles critiques_ sommes censés mettre en lumière en prolongeant le dialogue entre l’artiste et le spectateur/auditeur/lecteur. Ce faisant, nous sommes des sortes de lanceurs de la forme tout comme nous attrapons au bond le fond : nous avons de l’énergie à revendre et nous essayons de l’utiliser à bon escient pour qu’encore résonnent les voix que ces artistes nous donnent à entendre.

(Cabu dessine avec un gros feutre. Il fait cela très consciencieusement en replaçant ces cheveux qui lui tombent constamment devant les yeux. Très vite et avec dextérité, il immortalise l’immense nez de Dorothée, ce qui est drôle, parce que la présentatrice emmènera partout ce dernier en voyage dans sa valise après ça, très exactement au milieu de ses chaussettes rouges et jaunes à petits pois. Grâce à Cabu, j’ai sept ans et j’apprends l’art de la caricature. Celui de forcer le trait aussi et de faire d’un défaut, un atout. C’est un peu cliché, mais c’est vérifié et très expérimentable).

république

(c) Alban Orsini

La Liberté est Charlie.

En commettant cet acte effroyable, l’obscurantisme s’en est pris à ce que nous avons de plus cher : notre Liberté Individuelle. Cette dernière est des plus complexes puisque plurielle : liberté de ne pas être d’accord, liberté de rire, liberté de pleurer, liberté de hurler, liberté d’appartenir à un groupe ou de s’en défaire, liberté de croire ou non… Liberté d’être de mauvaise foi aussi, liberté d’être à côté de la plaque, liberté de n’avoir aucun goût, liberté d’être même un peu con et cela le plus souvent possible… En s’en prenant au symbole qu’est Charlie Hebdo d’un art transgressif, satirique et militant, le terrorisme nous affecte au plus profond de nous-mêmes en ébranlant un des piliers les plus importants et constitutifs de notre société, celui qui consiste en ce que nous sommes intrinsèquement : des libres penseurs. On a voulu museler l’Art ; mais l’Art n’est pas la seule voix des artistes : elle est la nôtre propre. En ce sens, attaquer les artistes de Charlie Hebdo (qu’on soit d’accord ou non avec leur Art) c’est s’en prendre directement à ce qui fait de nous des individus libres et responsables. Que serait un monde sans l’indépendance de l’Art et de sa critique sinon un monde aseptisé sans aucune personnalité ? Quelle pourrait y être notre voix ? Sur quoi pourrait-elle y résonner encore ?

(Je grandis avec dans la tête cette idée de Cabu selon laquelle le monde tout entier peut être, comme le nez de Dorothée, critiquable. Je grandis avec cette immense impression de liberté et cette idée vibrionnante selon laquelle la dérision et l’impertinence sont un langage, une voix tonitruante qui tout emporte. Je grandis avec cette confiance en un monde où tout est possible, je grandis avec cet espoir d’un combat qui passe par le rire, je grandis avec cette certitude que cet avenir est le mien et qu’il sera bien : c’est exaltant et je suis un peu un ado comme les autres après avoir été l’enfant qui regardait Cabu dessiner Dorothée qui lançait des programmes).

bougie

(c) Alban Orsini

Notre futur est Charlie.

Et maintenant, comment devons-nous réagir face à ce qui vient de se passer et qui nous touche tous ?

En faisant tout simplement en sorte que notre futur soit plus que jamais Charlie.

C’est un peu cliché, mais c’est vérifié et très expérimentable. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant de croire qu’un monde pluriel est un monde plus riche. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant de cultiver ce qui rend chacun de nous si brillamment différent. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant de nous informer le plus possible pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et défendre ce qui nous est cher. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant d’être curieux. Nous nous devons d’être Charlie en continuant d’être vigilant. Faire attention. Rester sur nos gardes. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant de hurler nos idées, par l’Art notamment, qu’elles réconfortent ou qu’elles dérangent. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant d’empêcher que la haine de l’Autre se banalise. Nous nous devons d’être plus que jamais Charlie en continuant de rire. Rire pour résister, rire pour exister, rire pour exciter et puis rire sur tout, rire pour rien. Et nous nous devons, nous _ humbles critiques_ d’être plus que jamais Charlie en continuant de faire vivre cet Art qui jamais, plus jamais, ne devrait être remis en question en tant que tel et pour que toujours tonne sur le monde, le cri grisant et fédérateur de la Liberté.

Dorothée par Cabu

Dorothée par Cabu

J’ai été, suis et serai Charlie.

(Je suis maintenant un adulte un peu bête et quand dans un coin de ma tête j’ai encore sept ans, les souvenirs qui remontent se retrouvent désormais salis à jamais, associés qu’ils sont à l’image d’un mince filet de sang qui s’écoule depuis le petit bureau incliné du génial dessinateur à lunettes qu’est Cabu. On m’a imposé cette image sans demander mon avis. On a corrompu à jamais l’enfant de sept ans que j’étais et ses souvenirs avec cette image de la mort qui s’invite brusquement et tâche l’Art. On a brisé ses rêves en passant : l’enfant de sept ans que j’étais n’est désormais plus certain de l’insouciance de cet avenir que je suis pour lui).

Alors au nom de tous les enfants de sept ans que nous avons été, au nom de tous les enfants de sept ans que nous sommes, au nom de tous les enfants de sept ans qui seront sur ce monde et pour tous ceux qui ont porté leurs voix, soyons plus que jamais Charlie.

Alban ORSINI

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