« Flame + Accidens », m.e.s. Rodrigo García

(Article initialement publié sur le site Culturopoing)

 

« […] si dans le monde, sur les tables des restaurants […] meurent environ cent mille homards par jour,

il se trouve que le seul qui le fait pour une cause poétique c’est le nôtre.

Et ça, ça vous dérange terriblement.

Ça vous embête que nous nous exprimions librement.

Vous portez un dictateur en vous et vous ne me faites pas pitié. […]

À vous, les animaux vous arrivent sur la table déjà morts et même cuisinés.

Vous écoutez du disque de la vie seulement la face A.

Vous êtes complètement idiots », Rodrigo García à propos d’Accidens.

 

« Le homard m’a tuer » ! Flame et Accidens ou le petit musée des horreurs à la sauce Rodrigo García. 

La saison théâtrale 2014-2015 est un peu plus qu’une autre, celle de Rodrigo García. Nommé depuis le 1er janvier 2014 directeur du Centre Dramatique National Languedoc-Roussillon Montpellier, le metteur en scène et auteur hispano-argentin n’a jamais autant tourné en France (Daisy, Et Balancez Mes Cendres sur Mickey, L’Avantage avec les Animaux c’est qu’Ils t’Aiment sans Poser de Questions (m.e.s. Christophe Perton)). En présentant son diptyque sur l’animalité Flame + Accidens, il renoue avec la controverse et nous questionne une fois de plus de manière frontale, assurant par là même que l’art ne doit jamais faire de concessions lorsqu’il s’agit de défendre un propos.

Flame : mise en scène de l’horreur.

Dans Flame, le metteur en scène nous convie à une première performance qui, comme Accidens, se développe sans aucun texte véritable.

Sur scène, David Pino chante du flamenco –  c’est poignant à s’en arracher le cœur – alors qu’au fond sont projetés des extraits de film d’horreur : Eraserhead, l’Exorciste, Carrie, Hellraiser, Charlie, Vidéodrome, Evil Dead… La monstruosité de l’image qui semble dans un premier temps jurer avec la beauté du chant s’unit finalement à cette dernière dans une cacophonie ultime qui tout emporte…

(c) Marc Ginot

Le sens de cette courte proposition qui tient plus de la performance que du théâtre à proprement parler, se cristallise dans l’acte final des artistes qui, alors que leurs visages étaient peints depuis le début de manière tribale, décident de se laver avec ce qui semble être de l’urine (si on en croit la bande sonore diffusée juste avant ce geste), effaçant de fait les peintures qu’ils arboraient. Par cette image forte et hautement symbolique, Rodrigo García questionne l’humanité dans ce qu’elle a de plus primal : son horreur (l’organe, le cœur, le sang, l’inhumain, le monstrueux…). Surlignant de manière évidente l’aspect primitif et organique de sa proposition par la musique ultra-rythmique enivrante et l’idée de possession qui semble être omniprésente dans l’image, le metteur en scène semble chercher par l’évocation, ce qu’il reste d’animal chez l’homme.

Ce questionnement n’est pas nouveau chez Rodrigo García et il n’est pas anodin si l’on retrouve dans Flame le personnage de l’Exorciste déjà croisé dans Golgota Picnic, inscrivant une nouvelle fois la démarche du metteur en scène dans une constante recherche du sens.

Golgota Picnic © Davir Ruano

Accidens : Mise en Cène d’une mise à mort.

Nous aurions pu vous parler une nouvelle fois ici d’animalité, de retour aux sources ou bien encore d’hypocrisie pour évoquer Accidens, second spectacle du diptyque proposé par Rodrigo García. Nous avons fait le choix, discutable, de vous parler de Sébastien, son personnage principal. Don’t Act.

Sébastien est un petit homard tout mignon qui vit paisiblement avec tous ses amis sous l’océan. Il n’a rien demandé à personne et tout le monde l’apprécie pour ce qu’il est : un joyeux drille parmi tant d’autres. Il faut dire que Sébastien est plutôt du genre facile à vivre et pas le dernier non plus lorsqu’il s’agit de faire la fête avec son pote Polochon. Un anniversaire ? Un mariage ? Une pendaison de crémaillère ? Sébastien déboule avec sa bonne humeur légendaire et met l’ambiance à grand renfort de blagues et de fous rires, et ça jusqu’au bout de la nuit. On ne les compte plus les soirées de grandes rigolades passées en sa compagnie : Sébastien, c’est un peu une légende de la nuit. Il est à lui tout seul, la Régine des fonds marins.

Un jour, alors qu’il vient à peine d’être péché en haute mer par des employés d’une marque de grande distribution dont nous tairons le nom, Sébastien le homard croise la route de ce grand gamin de Rodrigo García qui lui demande tout de go : « dis donc Sébastien, ça te dirait de finir sur scène dans un acte de poésie plutôt que sur la planche à découper d’un mauvais restaurant de fruits de mer pour touristes ? ».

Sébastien reste interdit, ne sait pas trop quoi répondre – il faut dire que ce n’est pas vraiment une question facile. Puis il se met à réfléchir. L’artiste lui a bien précisé que sur scène ou en cuisine, il sera tué de la même façon (Rodrigo García a pris des cours auprès d’un chef espagnol et compte bien en tirer parti) et que de ce fait, il n’y aura aucune torture véritable, qu’une simple mise à mort comme il y en a tant dans les restaurants. Propre. Simple. Rapide.

Avant de donner sa réponse, le gentil homard se documente. Pour ce faire il lit beaucoup et regarde des émissions culinaires sur Youtube. Ça lui prend du temps, mais Sébastien n’a aucune envie de devenir un martyr comme ça pour rien. Encore moins pour l’art. En plus, des vidéos de découpes de homards vivants sur Youtube, il y en a pléthore : c’est facile de se faire un avis sur la question. Elles ne sont pas censurées en plus et personne n’a fait de pétition semble-t-il pour en interdire l’accès…

Il y a même une vidéo parmi toutes celles visionnées qui s’intitule « l’Art de Découper un Homard », preuve s’il en est qu’en France plus qu’ailleurs, on ne rigole pas avec la notion de mise à mort en gastronomie. Si tuer un homard en cuisine est de l’art, qu’en sera-t-il alors sur scène ? Quitte à mourir pour mourir, de trois coups de couteau qui plus est, autant faire ça bien.

Alors Sébastien accepte.

À partir de là, Rodrigo García lui explique son spectacle, Accidens (tuer pour manger) et ce qu’il veut y faire figurer. Tout y sera maîtrisé de bout en bout et ça ne durera pas bien longtemps : une vingtaine de minutes tout au plus. Le plus éprouvant restera pour le spectateur, pas le homard.

« Accidens est un poème visuel et une performance que chacun peut et doit interpréter comme il peut. Pour moi, c’est un retour à la nature : tuer un animal pour manger, tuer pour ne pas mourir. Un acte primitif, comme respirer. Depuis que j’ai l’usage de la raison, les animaux morts sont déjà au supermarché, parfois déjà cuisinés et accompagnés de leur garniture. Alors quelle est la relation qui demeure entre l’homme et la nature ? Serait-ce de prendre les aliments dans un frigo, aller vers la caisse où il y a le moins de queue, payer avec la carte bleue et les mettre dans un four micro-ondes ? D’un autre côté, Accidens pour moi me rappelle la noirceur d’un passé pas si éloigné en Argentine : la répression de la dictature militaire et ses méthodes de torture qui parfois rappellent les gravures de Goya des Désastres de la guerre. La sauvagerie de l’être humain n’a pas d’époque. La barbarie est perpétuelle. Et par-dessus tout, ce poème visuel qu’est Accidens me fait penser à l’agonie, au partage du temps de l’agonie avec un être vivant, dans ce cas-ci un homard, à mes yeux métaphore de certains êtres chers qui sont morts et que je n’ai pas pu accompagner jusqu’au dernier souffle », Rodrigo García, à propos d’Accidens.

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Le soir de la grande représentation venu, le homard fringuant est attaché au beau milieu des spectateurs par le comédien Juan Loriente qui délicatement l’arrose d’eau. La salle est petite et il y fait un peu chaud.

Sébastien a le cœur qui bat : c’est sa première et sans doute aussi, par la force des choses, sa dernière. Pendu au plafond, il tournoie lentement. Il a le trac. C’est le plus beau jour de sa vie. Le plus important aussi. On se souviendra de lui. On écrira des articles sur ce qu’il a fait et la façon dont il l’a fait. On citera son nom. Il sera connu du monde entier. Tout cela fait sens : ça va bien au-delà de la blague, même si avec Rodrigo García, la farce n’est jamais loin. Il s’agit d’évoquer une nouvelle fois l’animal-homme et de lui tendre un miroir. C’est fort et très simple. Il faut qu’il arrête d’être constamment dans cette prétention. Dans cette proposition, l’animal, c’est tout à la fois le bourreau que la victime. Sébastien est bien avec ça. Il n’a pas peur.

Et puis tout à coup, Sébastien prend conscience de ce qui se passe tout autour : la salle est silencieuse, comme tendue vers lui. Il est le centre d’attention. Tous ces spectateurs qui ne sont venus que pour lui maintenant le regardent. Il est un peu un Christ dans une église : tout le monde est à la messe. Et puis tous savent très bien ce qui va se passer (l’exploit de Sébastien a malheureusement été relayé plus qu’il n’en faut par une presse en manque de sensationnel, ce qui gâche légèrement l’effet de surprise), ce qui fait que dans ce dernier moment, Sébastien a l’impression qu’on l’aime pour ce qu’il est et ce qu’il représente. Plus la peine d’en faire des tonnes pour les copains, finies les blagues graveleuses pour faire rougir les jolies et canailles écrevisses : dans cette salle, on le respecte pour cette vie qu’il s’apprête à donner. C’est si simple et si primal.

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Le moment est venu. Le comédien le détache et le pose sur la table. Sébastien sourit une bien dernière fois et écarte les pinces. Il est heureux : il n’avait jamais été aimé à ce point. Il murmure : « ne vous inquiétez pas, tout ira bien », mais personne ne l’entend. Si l’art est un langage universel, le homard bleu n’est quant à lui que très peu parlé. Et puis le couperet de cuisine tombe dans cette sorte d’épiphanie de début du monde. Par trois fois, et cela de manière très rapide : sur la pince droite, sur la pince gauche et au beau milieu du corps qui se ceint alors en deux moitiés bien égales comme le fait l’hostie dans les doigts du prêtre.  La messe, encore, mais en plus rapide. Là-dessus Rodrigo García n’a pas menti : il n’y a pas eu torture. Qu’une mise à mort. Si on vous dit le contraire, c’est qu’on vous ment. À y regarder de plus près, c’est même bien mieux fait que sur toutes les vidéos Youtube.

Sébastien tressaute : c’est un truc que font les homards constamment pour faire leur intéressant. Ses pinces se referment une dernière fois sur rien. En cuisine, il aurait fait tout pareil, mais personne n’aurait été là pour l’applaudir. Les petits homards ont des actes de bravoure bien vains dans les restaurants et plus personne ne les remarque pour ce qu’ils sont : des animaux prisonniers, comme nous, d’un monde qui avance et qui tue.

Et Sébastien de mourir enfin. Il ne nourrira pas un touriste, non: Sébastien, c’est un artiste qu’il sustente. Rien que ça.

De son côté Juan Loriente finit la séquence éprouvante en disposant les jolis morceaux de Sébastien sur un grill. Comme cela prend du temps pour cuire, le comédien se verse un verre de vin blanc pour patienter. Sébastien continue quant à lui de griller : il tressaute parfois encore. Un dernier coup d’esbroufe sans doute.

(c) Alban Orsini

Passé quelques minutes, les spectateurs sont enfin invités par Rodrigo García lui-même à quitter la salle pendant que le comédien, toujours très concentré, finit de manger Sébastien en silence.

Sous l’océan, quelque part, les poissons font une fête de tous les diables à la mesure du sacrifice de Sébastien. C’est une belle fête. Tout le monde est très heureux. Polochon n’est pas là : il occupe désormais le bocal asphyxié d’un petit américain de huit ans obèse et diabétique de type II. Les écrevisses par contre sont bien présentes : elles dansent comme jamais elles n’ont dansé. Elle font une ronde en l’honneur de Sébastien. Il y a une belle humanité dans cette façon qu’ont les animaux de célébrer l’offrande symbolique de leur compagnon là-haut, tout là-haut. Quelqu’un s’amuse (c’est une sardine ou bien un sandre) sur le fait qu’en France, des pétitions circulent pour faire annuler le spectacle de Rodrigo García alors que dans des abattoirs, bien à l’abri des regards, des animaux sont torturés pour nourrir ceux qui s’offusquent dans une quasi-indifférence hypocrite.

L’humain est bête, Sébastien n’est pas mort pour rien : tout va bien. C’est juste un peu triste que les choses continuent comme avant sans lui.

Pour finir, laissons la parole à Rodrigo García qui revient sur le débat autour de la mort de Sébastien sur scène.

Si vous voulez vous faire un avis, allez voir Accidens. Et cherchez à en comprendre le sens. Chez Rodrigo García, rien n’est jamais gratuit. Après, seulement, nous pourrons en discuter !

« Que ce soit clair dès la première ligne :
vous êtes complètement idiots.

Il y a plus de vingt mille signatures pour une pétition qui ne dit rien d’autre que des contre-vérités. Vous vous laissez manipuler par des inconnus : vous êtes complètement idiots.

Qu’a donc la communication dans les réseaux sociaux qui la rend digne de confiance, vraisemblable, per se ? Sociologues d’aujourd’hui : voilà un sujet intéressant !

Il y a quelque chose d’immédiat, quelque chose d’irréfléchi, quelque chose qui provoque une réaction urgente et maladroite, car elle n’est pas analysée, confrontée à d’autres sources.

On ne veut plus rien découvrir, car découvrir quelque chose par nous-mêmes fatigue, salit, épuise.

Maintenant nous voulons qu’on nous dise à quoi nous devons adhérer et à quoi nous devons dire non. Et c’est toujours pareil : une petite signature ou un j’aime ou je n’aime pas. En somme : que cela ne nous demande pas d’effort.

Vous ne réfléchissez pas dans la solitude (« personne n’a de temps », haha, je me marre) sur les conséquences de votre adhésion à certains mouvements qui dans le fond peuvent même être un attentat à la liberté d’expression. Comme, par exemple, essayer de faire interdire une performance.

Et je vous révèle (puisque je remarque que vous ne vous en êtes pas encore rendu compte) que dire j’aime ou je n’aime pas ou signer par internet n’est pas une action réelle. C’est un acte de paresse de la part de lâches.

Condamner par internet n’est pas une action, la bataille a lieu sur le champ de bataille. Et vous voulez participer à la bataille sans décoller le cul de votre fauteuil. Vous êtes complètement idiots.

Dire j’aime ou je n’aime pas ou signer une lettre qui déambule comme une folle sur la toile c’est signaler que vous vous conformez à une existence de FANTÔMES. Votre photo sur votre carte d’identité : un drap sur un tas amorphe.

Vous dites j’aime d’un concert que vous n’avez pas vu, qui s’est joué à des milliers de kilomètres de vous. Mais vous n’en avez vu quelques secondes en vidéo…

Vous dites je n’aime pas d’une information que vous n’avez pas analysée, de choses auxquelles vous n’avez pas assisté, vous vous laissez diriger par le Dieu réseaux sociaux et je ne sais plus quelle religion est la pire de toutes. Vous ne vous rendez pas compte que vous reproduisez les fanatismes insensés que vous critiquez ?

Et maintenant droit au but, la pétition d’interdiction de ma pièce.

Qu’est-ce que c’est cette histoire de poisson dans un mixeur dans une de mes pièces ? Raconté ainsi, on sous-entend que j’ai broyé un petit poisson dans un mixeur devant le public. J’aurais honte et serais dégouté de moi-même si je faisais une telle chose (même si je le tolèrerais chez d’autres artistes, que je considère libres et responsables. Si je vois ça dans une performance, je m’en vais en silence parce que je ne veux pas le voir et c’est tout).

Eh bien : je n’ai jamais tué aucun poisson dans un mixeur. Et voilà que je reçois des menaces de personnes qui me disent : on devrait de te faire la même chose. Ces personnes extrêmement violentes sont, avant tout, j’insiste, complètement idiotes. Ils croient ce qui est écrit dans une lettre qui circule comme une folle sur la toile.

Et à propos des hamsters dans ma pièce Mickey (qui sont aussi montrés du doigt dans la fameuse pétition) : oui, c’est vrai, il y a 4 hamsters qui nagent dans un aquarium.

L’acteur les place dans l’eau et laisse que chacun nage pas plus de 10 secondes et les retire de l’eau à la vue du public, qui constate que les hamsters sont exactement pareils qu’avant sauf qu’ils sont mouillés, comme quand il pleut et qu’ils se mouillent, comme quand ils se promènent dans les égouts de la ville et qu’ils doivent nager si l’eau les emporte.

Et maintenant, passons au sujet du homard.

Dans ma performance ACCIDENS l’acteur tue et cuisine un homard exactement comme le lui a enseigné le chef du restaurant La Rula dans la localité de Lastres en Asturies, Espagne.

Ensuite il le cuisine à la poêle et il le mange.

Je veux dire que si dans le monde, sur les tables des restaurants (et dans les maisons aussi, moi par exemple je les cuisine et les mange à la maison, ce qui est deux fois moins cher) meurent environ cent mille homards par jour, il se trouve que le seul qui le fait pour une cause poétique c’est le nôtre (parce qu’on les pêche pour les manger, les gens ne les prennent pas comme animaux de compagnie).

Et ça, ça vous dérange terriblement.

Ça vous embête que nous nous exprimions librement.

Vous portez un dictateur en vous et vous ne me faites pas pitié.

Rappelez-vous que ma performance ACCIDENS porte un sous-titre : tuer pour manger. À vous, les animaux vous arrivent sur la table déjà morts et même cuisinés. Vous écoutez du disque de la vie seulement la face A.

Vous êtes complètement idiots », Rodrigo García

A découvrir jusqu’au 18 avril à la Ménagerie de Verre dans le cadre du festival Étrange Cargo.

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Entendu dans la salle :

« Je n’ai pas trouvé cela choquant. Non. Mais par contre qu’est-ce que j’ai faim maintenant !? »

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« Daisy », m.e.s. Rodrigo García

(Article initialement publié sur Culturopoing)

« Les aéroports, pour changer de vie

La fièvre, pour grelotter

Les chiens, pour leur donner des os »,

Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs)

L’humour cabot de Rodrigo García sombre dans la déprime pataude dans « Daisy », proposition poétique mais momolle qui ne convainc qu’à moitié en ne laissant qu’un os à ronger, pas plus. Il était où hein le gentil ti Youki ?

On ne peut pas dire que le théâtre de Rodrigo García soit un théâtre optimiste tant il se fait le miroir depuis toujours d’une société malade et désabusée. Daisy semble pourtant pousser le bouchon plus loin encore en donnant à voir l’image d’un monde perdu et délaissé que plus rien ne peut désormais sauver, pas même le scandale.

(c) Stéphane Trapier

(c) Stéphane Trapier

« C’est vrai que la pièce a des moments sombres […]. Il y a aussi un hamburger qui parle tout seul sur scène… Oui, c’est triste comme la vie même », Rodrigo García, propos recueillis par Pierre Notte, traduction de Alice Fabbri.

Sur scène justement, exit le cabotinage et les hurlements, marques de fabrique de l’artiste depuis toujours : le texte est ici posé et se déploie de façon à ce qu’il soit, sans aucun parasitage, bien entendu (et surtout lu). Centrés, les deux comédiens qui l’incarnent (Gonzalo Cunill et Juan Loriente) n’en font pas des tonnes, bien campés qu’ils sont dans le sens plus que le mouvement. Exit encore la polémique facile ou les procédés canailles : le propos se veut dans Daisy plus sérieux que de coutume, expurgé qu’il est de toutes fioritures ou procédés scéniques envahissants.

Et si l’on retrouve bien encore quelques-uns de tics de l’artiste (les animaux, la nourriture, la musique jouée en direct…), l’ensemble laisse planer une gravité plus dense que d’habitude, à la limite du physique.

Le metteur en scène hispano-argentin explique ce choix épuré par la volonté de placer la littérature au centre de son spectacle.

« J’ai donné de la valeur à la littérature, et j’ai pensé qu’il fallait la traiter avec attention. Sans crier, sans sauter, sans se jeter par terre, sans se couvrir de nourriture… comme dans tant d’autres de mes pièces. C’est le chemin que j’ai pensé devoir prendre pour celle-ci. La prochaine sera différente, c’est certain », Rodrigo García, propos recueillis par Pierre Notte, traduction de Alice Fabbri.

Si dans Versus la littérature se voyait associée à l’idée de la mort, elle est dans Daisy l’occasion de s’interroger sur l’aspect « domestique » de nos existences, le symbole de la tortue enfermée se révélant à ce titre plutôt pertinent.

Dans le monde tel que dépeint par  Rodrigo García, les villes et les maisons ont été désertées, laissant la place aux fantômes et autres cafards. Ainsi réappropriés, les lieux de notre quotidien se transforment en cimetières, le confort devenant une notion oubliée, sacrifiée qu’elle est sur l’hôtel de la consommation et de la facilité.

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

« Nous pouvons faire de la maison

Un lieu rempli de surprises

Nos voisins ont transformé la maison des rêves

En maison de l’engourdissement

Ils vont au resto

Ils vont en boîte

Ils vont au pub

Ils vont au supermarché

Ils vont à la quincaillerie

Ils vont chez le concessionnaire automobile

Ils vont au tabac

Ils vont à la pâtisserie

Ils vont acheter des churros

Ils vont à la fête du village

Parce que leur maison

Ils l’ont desséchée

C’est une putain de maison sans charme », Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs)

Pour Rodrigo García, l’existence s’est vidée de tout sens et l’humain ne parvient plus à se sauver de lui-même¹.

À partir de ce constat sans concession, l’auteur va méticuleusement dynamiter une après l’autre chacune des échappatoires possibles parmi lesquelles le foyer, la littérature, les icônes, l’amour, le couple, l’enfance et la religion.

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

Dans la société telle que décrite par le metteur en scène, le langage se vide de sens : l’humanité court inlassablement après la justification de sa vie en dressant des listes qui finalement ne résonnent sur rien.

« Les fantômes, pour avoir encore plus peur.

Les associations, pour être accompagné.

Les missiles, pour les dommages collatéraux.

Un emploi, pour avoir de l’argent.

Une tête, pour mettre un chapeau.

Les hot-dogs, pour y mettre de la moutarde.

Les dents, pour pouvoir manger.

La faim, pour faire des œufs au plat.

La pluie, pour que les champs restent en vie.

La terre, pour les sépultures.

Les vaches, pour les traire.

La confiture, pour faire griller des tartines.

Les dessins, pour embellir les livres.

Les histoires, pour que l’enfant s’endorme », Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs).

Si la maison n’est plus un refuge, le passé ne vaut guère mieux : l’enfance est perdue, plus rien ne sert de rêve, pas même les souvenirs…

 « Il faut que je retrouve ma tête de môme.

Dans notre imagination d’enfant, une araignée était une amie

Une mie de pain, un monstre.

Chaque chose avait à nos yeux des propriétés incroyables

Comme si nous avions eu l’intuition que quand nous serions devenus adultes

Les objets prendraient pour nous un tour purement utilitaire

Et chaque forme chaque matière

Perdrait sa part de rêve et de délire », Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs).

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

Et si le metteur en scène cite de nombreux auteurs (Emilie Dickinson, Maurice Maeterlinck, Leibniz…) c’est pour mieux les associer à notre triste monde qui ne sait plus les orthographier correctement, dynamitant de ce fait l’idée d’une littérature refuge.

« Quand la nature se livre d’elle-même, même T.S. Eliot ne peut pas écrire un bon poème», Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs).

Tout comme dans Golgota Picnic, la religion et le réconfort qu’elle représente sont moqués. Reprenant le procédé vidéo de C’est Comme Ça et Me Faites pas Chier, Rodrigo García anime le Christ du Retable d’Issenheim sur un titre de Tom Tom Club, transformant au passage l’icône en symbole ridicule autant que désavouée.

Le retable d'Issenheim

Le retable d’Issenheim

Le spectacle se finira par un suicide spectaculaire autant que plombant, fermant de fait la porte à tout, jusqu’à l’espoir.

« Dans Daisy, j’ai essayé de parler d’une vie active, contemporaine, éreintante, qui au final revient à mourir, à mourir chaque jour en faisant des choses sans importances. Mais au-delà de ça, il y a la croyance que le langage, bien utilisé, peut nous sauver », Rodrigo García, propos recueillis par Pierre Notte, traduction de Alice Fabbri.

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

Si Daisy témoigne d’une poésie folle et d’un propos passionnant pour peu que l’on soit réceptif à l’écriture de Rodrigo García, le spectacle pèche pourtant par la paresse de sa mise en scène qui flirte parfois avec le remplissage pur et simple. Manquant cruellement de rythme, le spectateur finit par se noyer dans cet univers délétère étouffant qui ne propose aucune échappatoire. Restent quelques moments de grâce, le texte puissant et la musique charmante du Quatuor Leonis.

Un spectacle en demi-teinte donc, mais qui ne manque pas de chien…

A découvrir jusqu’au 8 mars au Théâtre du Rond-Point et du 31 mars au 2 avril 2015 au Théâtre Humain trop Humain de Montpellier.

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(1) Il n’est d’ailleurs pas anodin si le comédien qui débute le spectacle porte un gilet de sauvetage tant tout semble prendre l’eau.

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Entendu dans la salle (pendant le spectacle).

« Pff…

_ Quoi ? T’aimes pas ?

_ Si, c’est bien…

_ Oui hein !

_ Mais c’est long.

_ Oui hein !

_ Qu’est-ce que c’est long ».

« Acheter, pour se distraire. Boire, pour discuter. Sourire, pour ne pas faire peur. Embrasser, pour sentir la peau. Des cages, pour les animaux sauvages. De l’eau, pour y verser du sel. Le désert, pour pouvoir rêver. Des anges, pour les peintres. Des monstres, pour tourner des films d’horreur. Cent euros, pour réfléchir à ce que je vais faire. Une baguette de pain, pour le petit déjeuner. Les Asturies, pour y vivre. Une chanson, pour pouvoir chanter. Les fêtes de village, pour manger à l’œil. Un rhume, pour rester au lit. Une couette, pour me sentir à l’abri. Des guêpes, pour casser les pieds. Un kilo de pommes de terre, pour faire de la purée. La Méditerranée, pour me sentir mal à l’aise. Mes enfants, pour être inquiet. Une moto, pour sentir le souffle de l’air. Des souliers, pour les cirer. Des sentiments, pour en user. Du papier, pour imaginer. Un trou, pour y pénétrer. La langue, pour les glaces. Les prix, pour mesurer mes possibilités. L’air, pour les pneus. Le pétrole, pour me déplacer au même rythme que les autres. L’amour, pour en donner. Rome, pour y revenir. Les enfants, pour jouer. Le cinéma, pour m’occuper pendant deux heures. Les disques, pour m’occuper pendant deux heures. Les Chinois, pour fabriquer des choses. Les portes, pour les ouvrir et les fermer. Les braises, pour l’entrecôte. Les parapluies, pour que personne ne se mouille. Les trains, pour partir en voyage. Les photos, pour me rappeler ma vie. Le parfum, pour me sentir bizarre. Le foot, pour pouvoir débattre. Dieu, pour quand j’ai peur. Les pommes, pour que les vers aient une maison. Les fraises, pour les regarder. Les médecins, pour attiser la peur. Les nuages, pour regarder le ciel. Les fontaines, pour décorer les villes. Les roses, pour me piquer les doigts. Les cigarettes, pour observer la fumée. Les stylos, pour écrire des lettres. Les fantômes, pour avoir encore plus peur. Les associations, pour être accompagné. Les missiles, pour les dommages collatéraux. Un emploi, pour avoir de l’argent. Une tête, pour mettre un chapeau. Les hot-dogs, pour y mettre de la moutarde. Les dents, pour pouvoir manger. La faim, pour faire des œufs au plat. La pluie, pour que les champs restent en vie. La terre, pour les sépultures. Les vaches, pour les traire. La confiture, pour faire griller des tartines. Les dessins, pour embellir les livres. Les histoires, pour que l’enfant s’endorme. L’arc-en-ciel, pour m’extasier gratuitement. Les discussions, pour mieux comprendre. La salive, pour ne pas avoir la bouche sèche. Le lait, pour le café. La bibliothèque, pour ne pas me sentir seul. Le moule, pour que le flan ressemble à un flan. Les chiffres, pour pouvoir compter. Les poissons, pour vivre dans le fleuve. Les rochers, pour trébucher. Les dédicaces, pour salir les livres. Paris, pour y aller de temps en temps. Des gens, pour vivre avec. Une mère, pour mettre un enfant au monde. Des mains, pour qu’elles aient de la corne. Le grillage, pour délimiter les espaces. Les lacets, pour que les chaussures tiennent bien aux pieds. La cire, pour que les églises fassent payer un euro la bougie. Les piqûres, pour trouer la peau. Les tatouages, pour dépenser de l’argent. Les vêtements, pour dépenser de l’argent. Les murmures, pour tendre l’oreille. Les balayeurs, pour que la ville soit propre au réveil. Les fils électriques, pour pouvoir t’appeler. Les satellites, pour pouvoir te voir. Le brouillard, pour cacher la montagne. Les ceintures, pour ne pas traîner son pantalon par terre. Les langoustes, pour les pêcher. Narcisse, pour qu’il y ait des miroirs. Les briquets, pour brûler la forêt. Les cibles, pour tirer à côté. Zéro, pour tout recommencer. Les antibiotiques, pour combattre un virus. La charcuterie, pour les couteaux. La magie, pour nous surprendre. Le whisky, pour bavarder entre amis. La douche, pour débuter la journée. Les comédiens, pour les pièces de théâtre. La sueur, pour lancer une machine à laver. Le mercure, pour connaître la température. Les baleines, pour chanter. Un siphon d’eau gazeuse, pour le verre de vin en été. Les rides, pour définir les visages. Les poils, pour les rasoirs. Les rayons X, pour détecter un os cassé. Les préservatifs, pour avoir moins de plaisir. Les tickets de métro, pour me déplacer comme un citadin. Un blue-jean, pour me sentir mal à l’aise. Un slip, pour que les couilles ne se baladent pas. Le sang, pour les Tampax. Les problèmes, pour les résoudre. Les risques, pour en courir. Les révolutions, pour que des gens meurent. Les meubles en bois, pour couper les arbres de la forêt. La salade, pour le saladier. Les éventails, pour combattre la chaleur. L’air conditionné, pour attraper la crève. Les flaques, pour sauter au-dessus. Le Brésil, pour voyager au Brésil. Les moules, pour la soupe de poissons. La générosité, pour vivre ensemble. Les cheveux, pour le shampoing. Le mensonge, pour se faire prendre. Voler, pour que le cœur s’emballe. Les femmes, pour baiser. Les cartes, pour connaître le monde. La graisse, pour que les côtelettes aient bon goût. L’école, pour que tout le monde pense pareil. La course à pied, pour s’arrêter reprendre son souffle. La falaise, pour avoir le vertige. Les ponts, pour unir. Le coton, pour désinfecter les plaies. Les pansements, pour protéger les plaies. Les aéroports, pour changer de vie. La fièvre, pour grelotter. Les chiens, pour leur donner des os. La musique, pour danser. Les autobus, pour pouvoir dormir. Les hôtesses de l’air, pour redresser le dossier de ton siège en position verticale. Les lèvres, pour le premier baiser. Le pressing, pour le linge qu’on ne peut pas laver chez soi. Le Quichotte, pour l’ouvrir et le refermer. Les crabes, pour manger avec les mains. Les visions, pour fuir la réalité. L’amour, pour aimer son chien. Le chewing-gum, pour avoir quelque chose dans la bouche. Les élèves, pour qu’il y ait des maîtres. La lumière, pour ne pas trébucher. Les mouches, pour les faire fuir. Le piano, pour être heureux. Les zèbres, pour prendre du plaisir rien qu’à les regarder. Les concombres, pour le gazpacho. Les défaites, pour les perdants. Les rougets, pour les faire frire. Les armées, pour fabriquer de nouvelles armes. Le papier hygiénique, pour avoir quelque chose en commun avec tout le monde. Les sacs poubelle, pour aller jeter les ordures. Les vignobles, pour qu’il y ait des bouteilles. Les boules anales, pour le cul. Les cirques, pour les éléphants », Rodrigo García, « Daisy » (Editions des Solitaires Intempestifs)

« Et Balancez mes Cendres sur Mickey », m.e.s. Rodrigo García

(article initialement publié sur Culturopoing)

Enveloppements au miel et bains de boue : « Et Balancez mes Cendres sur Mickey » ou la thalassothérapie selon Rodrigo García.

Dans les premiers moments, le spectateur assiste, médusé, à un embrasement littéral du verbe. C’est un peu une récurrence chez Rodrigo García, une marque de fabrique : les mots se distancient, de par leur impétuosité, de toute théâtralité, l’image s’y superposant. Ainsi fabriqué depuis ses débuts, le théâtre de García interroge sa définition même et la mange.

 « Un théâtre est-il le lieu naturel pour ce qui est exceptionnel, poétique et provocateur ? Oui. C’est l’endroit parfait d’après les politiciens conservateurs et l’extrême droite. Voilà comment la poésie et le feu sont sous contrôle, et c’est à peine s’ils gardent le contact avec les passants.

On conçoit des œuvres radicales dans des conteneurs qui les protègent et les amoindrissent. Dans des musées et des théâtres. Dans des galeries d’art et dans des salles de concert qui transforment une idée subversive en un passe-temps du samedi soir. Dans ces conteneurs, rien n’est extraordinaire, tout est à sa place, réduit au calme et au silence », Rodrigo García, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey ».

Plus que tout García est, scénographiquement parlant, un plasticien, comme peuvent l’être Jan Fabre ou bien encore Roméo Castelucci, mais contrairement à eux, son œuvre est à appréhender très au premier degré. Avec bien peu de sous-textes, ses propositions sont simples et s’arrangent d’un humour salvateur autant que cabot. En ce sens, le metteur en scène ne fait pas de théâtre et n’en a jamais fait.

« N’oubliez pas que je ne connais rien au théâtre, rien. J’ai 43 ans, ça fait 21 ans que je fais des pièces de théâtre sans m’arrêter. Et chaque fois que j’entre en répétitions, je suis mort de peur. J’ai peur que les acteurs se rendent compte, qu’ils découvrent que je ne sais pas comment résoudre tel ou tel problème s’il se présente. Que je ne sais pas générer une action dramatique, présenter un conflit. Cette réalité fait que je travaille dur et que je trouve des formes substitutives pour créer du théâtre. Quand tous ces professionnels se mettent en colère et considèrent que ce que je fais « ne fonctionne pas en tant que théâtre », ils ont raison. Si je savais faire du théâtre, je le ferais. J’écrirais des dialogues, je saurais insérer ou enlever une musique pour créer une ambiance, je commanderais un décor à un scénographe. Mais je ne sais pas faire ça. Je n’ai jamais dirigé un acteur », Rodrigo García ; entretien pour le Théâtre du Rond-Point (2007).

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

Dans « Et Balancez mes Cendres sur Mickey », l’auteur hispano-argentin entreprend de décrire un monde apocalyptique sans pour autant choisir la science-fiction pour le faire. L’humanité et la nature telles qu’il les décrit nous sont contemporaines : les magasins ne ressemblent plus à des magasins, « une forêt est mille fois moins attrayante qu’Eurodisney », les berges des lacs sont envahies par les constructions des promoteurs… Tout y est malade, jusqu’à l’amour et l’amitié.

« Et mon toucher est si peu habitué à la matière sans utilité, à la matière vierge avant sa transformation en objet usuel, en objet servant à quelque chose…

Seuls sont passés entre mes mains des millions d’objets fonctionnels, définis, avec leurs modes d’emploi, et j’ai presque honte d’appeler ça de la matière.

Et quand j’ai dû toucher un corps chaud qui dormait à mes côtés, je n’ai pas su le faire », Rodrigo García, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey ».

Ce faisant, Rodrigo García revient sur une de ses obsessions récurrentes, celle d’une humanité qui peine à trouver sa place, tiraillée qu’elle est entre l’animal vivant et l’objet inanimé. Irrésolus et désespérément irréconciliables, l’homme et la nature deviennent peu à peu des marchandises comme les autres.

« J’entrais dans un bar et je me disais à moi-même : ici commence une nouvelle vie. Faut y aller franco. Tu regardes les gens, tu t’attardes sur les visages, table par table, tu choisis une personne, tu t’approches d’elle et tu lui proposes une nouvelle vie à deux. Puis tu quittes le bar en compagnie de cette personne et tu la baises sans capote pour avoir des gosses, et si la personne que tu choisis est du même sexe que toi, tu la baises sans capote mais tu téléphones en Russie ou en Amérique latine pour commander un gosse et te le faire envoyer par DHL.
Et c’est une nouvelle vie qui commence. Jusque-là, je n’avais jamais associé l’idée de compagnie à l’idée de nouvelle vie, c’était la première fois. Et rien de plus simple : aller au bar, choisir une personne à n’importe quelle table et lui proposer une nouvelle vie. La ramener à la maison et la baiser sans capote. Lui faire un gosse et ressortir acheter une télévision et un four à micro-ondes », Rodrigo García, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey ».

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

Afin de renforcer cette idée d’opposition, le metteur en scène donne à voir des images terriblement organiques qui contrebalancent la froideur du propos. Ainsi,  les différents tableaux s’enchaînent opposant matières, corps et animaux aux lèpres capitalistes et matérielles dénoncées. À ce titre Rodrigo García développe un ensemble d’idées scéniques toutes plus poétiques et inventives les unes que les autres, comme ces corps nus recouverts de miel, de boue ou bien encore de miroirs accrochant la lumière admirablement. Et non, vous ne verrez pas de hamsters se noyer en direct… Plus que tout, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey » est un appel à la jouissance du corps et un retour à l’animal. Ainsi, si une figurante se voit intégralement raser le crâne sur scène, ce n’est que pour mieux permettre à la comédienne à ses côtés de se couvrir de ses cheveux, retrouvant par là même son animalité perdue. De même, contempler Montaigne et Rousseau « baiser » ensemble, c’est associer la pensée au corps et s’amuser avec cette idée symbolique autant que contradictoire d’un cœur/corps commun unis dans la jouissance.

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

« La ruse occupe la place de la sagesse. Et pas moyen de revenir en arrière », Rodrigo García, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey ».

Et c’est bien en ces dialogues constamment instaurés entre l’image et le texte que réside toute la « théâtralité » singulière et passionnante de Rodrigo García, bien au-delà des classiques décors et autres dramaturgies.

(c) Christian Berthelot

(c) Christian Berthelot

De manière plus factuelle, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey » est un spectacle qui n’a eu de cesse d’évoluer depuis sa première représentation à Rennes en 2006 : des tablettes tactiles sont apparues, le texte a été modifié, preuves s’il en est que Rodrigo García expérimente à chacune de ses propositions sans jamais se reposer sur ses lauriers pour autant. Bien sûr, et comme en 2006, ce spectacle divisera encore et toujours.

« Pensons à ce moment où nous avons réellement besoin de l’aide d’autrui.

Tu te souviens ?

Oui.

Il n’y avait personne pour t’aider », Rodrigo García, « Et Balancez mes Cendres sur Mickey ».

Mais chez Rodrigo García, rien n’est jamais gratuit, car oui, la poésie, elle aussi, a un prix.

A découvrir au Théâtre de la Commune jusqu’au 15 février et en tournée :

  • Du mer. 11/03/15 au sam. 14/03/15 à Toulouse Théâtre Garonne
  • Du ven. 27/03/15 au sam. 28/03/15 à Toulon Théâtre Liberté

Texte publié aux Editions des Solitaires Intempestifs.

Avec Nuria Lloansi, Juan Loriente, Gonzalo Cunill.

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Entendu dans la salle :

« C’était des grenouilles !

_ Non, c’était des crapauds.

_ Depuis quand es-tu devenue experte en batraciens ? »