« Celui qui Tombe », m.e.s. Yoann Bourgeois

(Article initialement publié sur le site Culturopoing)

« Je cherche à situer mon théâtre

sur cette crête aiguë où la chose apparaît »,

Yoann Bourgeois à propos de « Celui qui Tombe »,

entretien réalisé par Laurent Goumarre

pour la Biennale de la danse.

Survivre dans un monde en perpétuel mouvement, « Celui qui Tombe » ou la jolie métaphore circassienne de Yoann Bourgeois.

Un carré qui descend du plafond dans un bruit de lattes en bois qui jouent les unes contre les autres alors que dessus, les corps lentement glissent et presque tombent sur le deuxième mouvement de la Symphonie n°7 de Beethoven(classique, vue et revue, mais toujours efficace)¹. Accrochés là, il y a la lenteur et l’attente coupable de l’accident, pour sûr, mais aussi le temps incertain que quelque chose se passe. Puis le carré se pose et, passé l’instant suspendu à l’espace, la chose imposante se met à tourner d’elle-même autour de son axe, les hommes et les femmes se jouant des forces dessus. À partir de là les spectateurs retiennent leur souffle : ils l’ont bien compris : le spectacle va être beau.

© Géraldine Aresteanu

Sur ce dispositif original de six mètres sur six, ce sont six ( !) personnages –trois femmes et trois hommes – qui se font tour à tour couples comme aventuriers de la physique, six identités qui  tentent tant bien que mal de survivre, corrompues qu’elles sont par cet équilibre précaire sans cesse menacé.

« Avec ce projet, je cherche à approfondir une théâtralité singulière en radicalisant un parti pris : une situation naît d’un rapport de forces. La scénographie que j’ai conçue pour ce projet est un sol, un simple plancher mobilisé par différents mécanismes (l’équilibre, la force centrifuge, le ballant…). Six individus », Yoann Bourgeois à propos de Celui qui Tombe, entretien réalisé par Laurent Goumarre pour la Biennale de la danse.

© Géraldine Aresteanu

Des images viennent immédiatement à l’esprit, comme celle du Radeau de la Méduse telle que peint par Géricault. C’est émouvant et c’est beau car il est question dans ce spectacle inclassable, d’un combat dans l’effort entre l’humanité symbolisée par ces six personnages et le monde qui les entoure.

Ce qui est donné à voir, c’est très précisément le délitement de l’humain, la société empêchant les couples de se retrouver (forces centrifuges) ou bien encore écrasant les individus (forces centripètes) dans un quotidien harassant. La contrainte constante qui érode les patiences, les tensions qui fatiguent les corps, l’exploit qui isole, c’est tout cela dont il est question ici… La précarité, toujours, l’imprécision du moment, le lâcher-prise. Sur ce dispositif, l’homme semble si isolé, associé qu’il est à une horizontalité qui le place au même plan que le reste, que tout devient parabole. Et lorsque le plan bouge, c’est très justement un individu en souffrance que l’on retrouve, éloigné qu’il est de ses habitudes et de son confort très vertical d’animal érigé. Forcé d’avancer, il court à contre-courant, quitte à écraser son semblable.

© Géraldine Aresteanu

 

Yoann Bourgeois continue, spectacle après spectacle, de s’amuser avec les codes du cirque et de la danse dans le but, semble-t-il, de décloisonner la théâtralité classique pour la déporter vers la performance et l’exploit physique. Sans pour autant s’éloigner d’une certaine forme de simplicité très frontale, il cherche sans cesse à composer autour d’une forme qu’il s’impose, une dramaturgie circassienne des plus cohérentes.

« Je cherche à débarrasser ma recherche de tout ce qui ne lui est pas nécessaire. Je simplifie mes formes pour une plus grande lisibilité des forces. C’est une manière aussi pour moi d’apporter ma pierre à l’édifice de l’histoire du cirque. En entretenant en parallèle un regard sur la situation du cirque, j’essaye de cerner ce qui me semble des enjeux actuels. Le cirque, en effet, se trouve dans une situation très particulière : son histoire est prise en charge « de l’extérieur ». Paradoxalement, et malgré le bénéfice d’une très large visibilité, il est proportionnellement peu soutenu. La menace possible est une normalisation. C’est la raison pour laquelle je réfléchis aussi, au sein des écoles, aux aux conditions de son apprentissage pour que l’émergence d’un répertoire puisse avoir lieu. Pour cela, il faut se familiariser avec l’écriture, en inventant des manières d’écrire adéquates à cette pratique. conditions de son apprentissage pour que l’émergence d’un répertoire puisse avoir lieu. Pour cela, il faut se familiariser avec l’écriture, en inventant des manières d’écrire adé- quates à cette pratique », Yoann Bourgeois à propos de Celui qui Tombe, entretien réalisé par Laurent Goumarre pour la Biennale de la danse.

© Géraldine Aresteanu

Si « Celui qui Tombe » est un spectacle magnifique tout à la fois drôle et impressionnant (la dernière partie est à ce titre exemplaire tant le public retient son souffle devant l’exploit des artistes tous mis en danger), la proposition de Yoann Bourgeois souffre pourtant du dispositif visuel même qui la définit.  Tout comme le trampoline de « l’Art de la Fugue » qui finissait par phagocyter le précédent spectacle de Yoann Bourgeois, la structure de « Celui qui Tombe » emporte tout, écrasant, par sa présence impressionnante, le spectacle de façon presque cabotine. Ce faisant, on a une nouvelle fois l’impression que le metteur en scène, passée l’idée scénographique, cherche à tout envisager – pour peu que cela fonctionne – autour de cette structure qu’il impose en agrès central. Il enchaîne ainsi les idées autour de son plateau mobile, interrogeant les possibles de manière quasiment exhaustive. L’exercice, s’il est très intéressant et visuellement efficace, peut aussi parfois s’avérer factice, décentrant le ressenti vers un manque d’authenticité plus technique qu’émotionnel.

Ne nous y trompons pourtant pas : ce reproche d’une technique trop présente reste anecdotique tant le spectacle fait montre d’une précision et d’une beauté impeccable.

À ne pas rater en ce moment et jusqu’au 9 juin au Théâtre de la Ville.

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(1) Ce plan incliné n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui utilisé par Aurélien Bory dans « Plan B ».

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